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La Nuit de tous les changements (Accès: Public)

il y a 239 jours par francois duport   Commentaires (0)

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Retrouvé par hasard, ce texte rédigé à Autrans en 2006 corrigé et amélioré par Anne-Caroline Paucot dans la production des actes de cette rencontre. L'objet était d'imaginer l'avenir. L'original est ici mais je préfère la version corrigée. A l'époque je ne connaissais pas Anne-Caroline Paucot et son dictionnaire du futur ; désormais nous partageons le même espace de coworking.

Les lambris de la République couvent bien des réflexions. Le ministre des savoirs et de la connaissances fait les cents pas.
Il est minuit et la tâche est rude. Les rapports des experts et la pression de la rue obligent l'homme à sortir du bois.Les dernières réformes n'y suffisent plus. Les réseaux menacent de faire imploser tout le système de formation. Ce soir, il met une note finale à son projet de loi. Pour cela, il faut repren- dre le fil des événements et mettre en perspective les petits changements et les grands bouleverse- ments de ces dix dernières années.
En 2007, les techniciens du ministère saluèrent la performance. Les espaces numériques de travail (ENT) étaient déployés dans toute la formation initiale et supérieure. L'urbanisation jacobine des systèmes d'information permettait de gérer au mieux les départs à la retraite du corps enseignant et de faire rentrer de plein pied les enfants dans la société de la connaissance. L'édition modifia dans la foulée son modèle économique en singeant la télévision. Les manuels scolaires étaient désor- mais disponibles dans des bouquets numériques de savoirs. Le ministère avait imaginé une infra- structure robuste et les régions payaient les factu- res, décentralisation oblige.

Les premiers retours d'expérience sont promet- teurs, même si des problèmes demeurent : désaf- fection de l'intérêt pour les études, crispation du corps professoral. Le système se sclérose. Et, au bout de 24 mois, les ENT posent des difficultés. Le système est obèse d'informations et de groupes de travail. L'administration décida d'investir dans un moteur de recherche de dernière génération intégrant analyse sémantique et traducteur univer- sel. Le fossé se creuse entre les générations, entre ceux qui savent se servir des réseaux, et les exclus du nomadisme cognitif. Les professeurs essaient
tant bien que mal d'adapter les recettes de l'ensei- gnement traditionnel à une organisation multi modale. Ils n'y arrivent pas.

Premier acte : une première rupture

L'étude sociologique de cette époque (vers 2010) montre que chaque adolescent interagit avec un réseau social de 150 à 300 personnes sur les cinq continents. La cartographie relationnelle d'un individu présente au moins sept niveaux de rela- tion, du plus proche au plus éloigné. Il multiplie les modes de communication en fonction des communautés auquel il appartient et zappe d'une activité à l’autre toutes les 20 minutes. Conséquence, les élèves et les étudiants ont détournés les outils pour leurs intérêts personnels. Les passionnés forment des communautés entre niveaux scolaires. Ils dépassent les professeurs en ne suivent plus le programme. L'autodidaxie gagne en puissance. Il suffit qu'un professeur devienne animateur de savoirs plutôt que trans- metteur de connaissances. Chaque apprenant est potentiellement un professionnel amateur. On se trouve dans une situation de pyramide renversée. L'important est d'être connecté et de développer son nœud relationnel.

Les TIC ont envahi les pratiques pédagogiques. Dans ce spectre large, il y a de tout. Certains pro- fesseurs mettent cours, exercices et annales à la disposition de leurs élèves et étudiant. L'absentéisme devient une norme. Les cours ex cathedra sont déserts. D'autres encouragent la participation et la critique constructive via des blogs et wiki. La majorité se sent abandonnée dans une société autonome où l'individu ne sup- porte plus l'autorité. L'exigence de transparence ne supporte plus les murs des écoles et la hiérar- chie des universités. Mais cela reste une excep- tion, la majorité refuse de changer ses pratiques. Une première loi tente de restreindre l'usage de l'informatique dans les écoles. Le ministre tombe.

Second acte : mondialisation des savoirs

L'usage et la mondialisation ont bouleversé ce beau programme, mariant secteur marchand et organisation technocratique. Le capitalisme cog- nitif engendre des jeux pédagogiques qui rassem- blent plusieurs millions de citoyens apprenants. Les pays du Sud, et plus particulièrement l'Afrique, accélèrent la diffusion de ressources pédagogiques sous licence creative commons. Chaque champ pédagogique possède désormais un wikipédia spécialisé. La banalisation des gril- les P2P entraîne une vulgarisation des savoirs à grande échelle. On s'échange, on annote tous documents sous la forme de post-it audio ou tex- tuel. Une idée, pourvue qu'elle soit diffusée, se développe comme une bactérie, dépassant les pré- visions de la loi de Metcalfe.

Les nouvelles lois sur la propriété intellectuelle imposent un tracking des méta-données. La popu- larité des licences creative comons accélère la dif- fusion des ressources pédagogiques libres. L'Afrique propose des services d'animation de savoirs mondiaux sur la base du griot. Une concurrence s'engage entre trois entités : l'institu- tion, le privé et le communautaire. L'institution conserve la maîtrise des diplômes. Le privé inonde le marché de parcours pédagogiques per- sonnalisés multilingues avec coach pour chaque apprenant. Le communautarisme est un mélange de religieux et de démocratie participative. La génération impose sa direction sous la forme de manifestations sporadiques, de type flashmob.

Ils veulent de la transparence et du respect. La spontanéité créative de leur mouvement inhibe le gouvernement. La pression monte d'un cran quand les salariés exigent du temps permanent à la formation. Sous la pression des réseaux, le gou- vernement met en place un ministère des savoirs. Il a 18 mois pour trouver une solution.

Troisième acte : nuit de la créativité

Le ministre relit sa proposition de loi. Il connaît ses ennemis, mais craint encore plus ses amis... Droitistes comme gauchistes ne rêvent que de pouvoir. . Il faut parfois aller contre sa classe, et croire en l'humain. Alors il relit une dernière fois sa déclaration universelle des savoirs et de la connaissance :

  • L'accès aux savoirs est libre et égal pour tous. - La formation est un droit inaliénable pour tout individu de la naissance à la mort. - Le droit d'auteur et les copyrights industriels sont abolis.
  • Les échanges de pair à pair sont autorisés et encouragés. - La créativité en réseau est un bien commun. - L'homme est encouragé à passer un cinquième de son temps à étudier.
  • Chaque individu doit parrainer au moins une personne dans sa démarche d'apprentissage. Le ministre sent bien qu'il faut aller dans ce sens, mais n’ignorant pas qu’il ne maîtrise pas tout,

il hésite, allume son ordinateur et ouvre un premier wiki national pour construire collectivement nos besoins éducatifs.